logo
FERMERMenu
Peter Balakian

Peter Balakian

Poète, mémorialiste et universitaire, Peter Balakian est l'auteur de sept recueils de poésie, quatre ouvrages en prose et plusieurs traductions en collaboration. Son livre Black Dog of Fate [Le Chien noir du destin], primé par le New York Times en 1997 et lauréat du prix PEN/Albrand, catégorie Mémoires, est généralement considéré comme pionnier d'une jeune génération d'Arméno-Américains redécouvrant leurs racines.

Son ouvrage The Burning Tigris : The Armenian Genocide and America's Response [Le Tigre en flammes : le génocide arménien et la réponse de l'Amérique et de l'Occident] a remporté le prix Raphaël Lemkin et a été sélectionné par le New York Times, catégorie des meilleures ventes. Sa traduction (avec Aris Sevag, aujourd'hui disparu) du Golgotha Arménien, de Monseigneur Grigoris Balakian, a été comparée aux mémoires sur la Shoah de Primo Levi et d'Elie Wiesel.

Docteur en civilisation américaine de l'Université Brown, Peter Balakian enseigne à l'Université Colgate, dans l'Etat de New York, depuis 1980, où il est actuellement titulaire de la chaire Donald M. et Constance H. Rebar en sciences humaines, dans le département d'anglais, et directeur d'ateliers d'écriture. Il a été le premier directeur du Center for Ethics and World Societies de l'Université Colgate.

Alep : destination finale des Arméniens et Jesse Jackson, un Juste américain

La grand-mère maternelle de Balakian, Nafina Shekerlemedjian Tchilinguirian (devenue Aroosian), qui était issue d'une riche famille de Diyarbakir, échappa à une mort quasi certaine lors des déportations des Arméniens en 1915. Toute la famille de Nafina, exceptés son mari et deux enfants en bas âge, fut massacrée durant la première semaine d'août 1915. Nafina, ainsi que d'autres Arméniens survivants de cette région, fut contrainte de marcher des centaines de kilomètres à travers les terres arides du sud-est de l'Anatolie sous un soleil de plomb.

Tandis qu'ils progressaient à marche forcée vers le désert de Deir-ez-Zor à l'est de la Syrie, le mari de Nafina périt en route.

Or, même ceux qui réussissaient à échapper au meurtre, aux enlèvements et aux viols, sur leur route, n'étaient pas assurés de survivre, à leur arrivée.

A Deir-ez-Zor, un lieu comparable à Auschwitz pour les Arméniens, plus de 400 000 êtres humains sont morts de faim, de maladie ou tout simplement massacrés.

Mais c'est aussi en Syrie que de nombreux d'Arméniens purent survivre. Ils le doivent aux efforts et à l'engagement de plusieurs prêtres arméniens et de quelques diplomates et missionnaires américains et européens, qui administraient des orphelinats à Alep. Cette ville a toujours été un important foyer de la diaspora, où les Arméniens vivent depuis l'Antiquité. À l'époque où Nafina arrive dans cette ville à l'âge de 25 ans, avec ses filles Gladys et Alice, la plus grande ville de Syrie était investie par plus de 100 000 réfugiés arméniens. La plupart  mourraient de faim, du typhus ou de la malaria.

                      Nafina Shekerlemedjian Tchilinguirian avec ses filles Gladys et Alice

 

Peu après son arrivée à Alep, Nafina contracte le typhus et lutte contre la mort dans un hôpital de la ville. Ses filles attendent, impuissantes, mais Nafina possède apparemment une volonté surnaturelle de vivre. Elle guérit et continue d'élever ses filles, travaillant comme couturière pour subvenir à leurs besoins. Elle les inscrit dans une école arménienne gérée par les religieux de l'église des Quarante-Martyrs. "Ces prêtres arméniens," déclare Balakian, "ont créé dans des conditions héroïques des orphelinats à l'attention des enfants survivants. D'une certaine manière, on peut dire qu'ils ont joué un rôle clé en aidant à sauver une génération d'Arméniens."

 

 

Nafina n'avait plus de famille au Moyen-Orient et la situation en Syrie s'aggravait. L'horizon n'était que  mort et destruction à perte de vue : des familles et des clans entiers massacrés, des villages historiques rayés de la carte. Le typhus et la malaria emportaient ce qui restait des femmes et des enfants arméniens. Mais comment faire fuir sa famille d'Alep ?

Nafina apprit que Jesse B. Jackson, le consul des États-Unis, un homme d’une grande valeur humaine et morale, secourait les Arméniens. À plusieurs reprises, il adressa des télégrammes à l'ambassadeur américain, Henry Morgenthau, pour l’informer des massacres et des atrocités en cours. Il exhorta les États-Unis à intervenir et à apporter une aide notamment financière aux survivants : "J'essaie de maintenir en vie ceux qui se trouvent dans les villes environnantes, mais c'est une tâche très difficile, car beaucoup de gens sont battus à mort, et certains pendus ou fusillés [par les gendarmes turcs] pour avoir distribué des aides financières," écrit Jackson, cité par Balakian dans son livre Black Dog of Fate.

D’une manière directe ou indirecte, Jackson fut responsable du sauvetage d'innombrables vies arméniennes. Nafina le supplia de l'aider : il se prit d'amitié pour la jeune femme et lui accorda son soutien.

Dans une lettre datée du 11 septembre 1916, qu'il fit parvenir au beau-frère de Nafina, Frank Basmajian, à Boston, Jackson écrit :

"Monsieur,

Votre sœur, Nafina Shekerlemedjian, se trouve à Alep et, étant dans le besoin, m'a demandé de vous écrire et de vous demander de lui envoyer de l'argent. Le mieux étant de passer par l'ambassade américaine à Constantinople et ce consulat, par télégraphe.

Respectueusement,

[Signé] J.B. Jackson, Consul"

Grâce à l'intervention de Jackson, Nafina put contacter les proches de son mari décédé, les Basmajian, aux États-Unis. De l'argent parvint rapidement de son demi-frère Thomas Shekerlemedjian, dans le New Jersey, permettant à Nafina de persévérer dans la situation très difficile que connaissait le Moyen-Orient d'après le génocide. Nafina programma sa fuite en Amérique, alors qu'au printemps 1920, les passeports étaient devenus difficiles à obtenir. Dans une lettre à Thomas, Nafina écrit : "Ma tâche est très difficile, jusqu'à la nuit tombée j'arpente la ville pour essayer d'obtenir mon passeport. Où que tu ailles, on te demande de l'argent. Avant, c'était très facile d'obtenir un passeport, mais maintenant je rencontre les plus grandes difficultés, et jusqu'à maintenant je ne sais pas si j'arriverai à sortir de là, parce qu'avec la fermeture des frontières, la peur règne partout. Seule la route pour Beyrouth est ouverte, et encore ce n'est pas sûr."

Gros plans du passeport que Nafina parvint à obtenir pour elle et ses filles avec l'aide du consul des États-Unis Jesse B. Jackson. Le revers du document précise : "Le titulaire doit partir pour les États-Unis d'Amérique entre le 30 avril et le 31 juillet 1920. Consulat Américain, Alep, Syrie, 26 avril 1920." Le document porte la signature originale de Jesse B. Jackson.

Grâce à un travail acharné et une volonté de fer, Nafina arriva en Amérique, où elle réussit sa vie et aida à créer l'une familles arménienne qui se fit un nom au sein de la diaspora. " À mes yeux, le cadeau de ma grand-mère est incalculable. Premièrement, bravant tous les obstacles, elle nous a amenés ici. En outre, en ma qualité d'écrivain, ce qu'elle a transmis a joué un rôle central dans ma vie ; elle m'a transmis le fil complexe de sa psychologie et de son vécu post-traumatique ; elle m'a communiqué une vision de son expérience de survivante à travers des contes populaires, des rêves et des symboles codés ; et son amour inconditionnel est à la base de mon existence. Mais sans aide et de la chance, elle n'y serait pas arrivée.

Et l'humanité du consul des États-Unis Jesse B. Jackson a joué un rôle essentiel dans la survie de ma grand-mère.

Il a été son passeur vers l'Occident, l'Amérique. Ce qui nous montre que les témoins font la différence ; que des vies sont sauvées par des personnes qui agissent en fonction de leur instinct moral," précise Balakian.

Près de 100 ans plus tard, les bombes s'abattent sur Alep. La guerre actuelle décime une communauté arméno-syrienne jadis prospère, ainsi que le reste de la Syrie. Mais il importe de se souvenir qu'entre 1915 et 1923, Alep fut le théâtre d'une autre catastrophe. Ainsi il convient peut-être de commémorer ces gens courageux qui ont aidé une génération d'Arméniens à survivre et à préserver une partie de l'Arménie Occidentale et de sa culture vieille de 2 500 ans. C'est cette éthique qui a notamment contribué à sauver Nafina Shekerlemedjian en 1915 ; c'ce même esprit est nécessaire plus que jamais, aujourd'hui.

Ce récit a été authentifié par l'équipe de chercheurs de 100 LIVES.