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Des voix que l'on ne peut réduire au silence

Des voix que l'on ne peut réduire au silence

Kévork et Yeghsapet Der Bédrossian avaient huit enfants : Nechan, Aghayan, Krikor, Vartouhie, Hagop, Gayané, Bédros et Haroutioun; ils formaient une famille arménienne traditionnelle, qui vivait à Ourfa (l'actuelle Şanlıurfa, en Turquie).

Ils étaient tailleurs et commerçants. Ils étaient grossistes en tissus et en soies qu'ils diffusaient dans les localités de la région et possédaient plusieurs magasins. La famille comptait des vignobles au nord-est d'Ourfa, outre un petit village voisin, nommé Golenje, où ils employaient des villageois pour l'élevage du mouton et des productions agricoles. Ils vivaient dans une grande maison de deux étages et faisaient fréquemment des dons à l'église locale. Avec le temps, chacun des frères acquit sa propre maison, emménageant avec leurs épouses, exceptés Bédros, Haroutioun et Hagop qui vivaient encore avec leur mère.

En octobre 1895, les actes d'hostilité des Turcs contre les Arméniens commencèrent et avec eux les premiers massacres. Un jour, prétextant un crime, les Turcs se mirent à attaquer le quartier arménien. Bien qu'ils opposèrent une résistance, de nombreux Arméniens furent massacrés et chassés de leurs foyers. Sur ces entrefaites, le gouvernement décréta que des actes malveillants s'étaient produits des deux côtés et que tous les civils seraient désarmés. En décembre, profitant du fait que les Arméniens n'avaient pas d'armes, le gouvernement turc incita les masses à attaquer de nouveau. Les gendarmes firent irruption dans le marché et continuèrent avec le reste du quartier. La famille Der Bédrossian se réfugia d'abord chez l'un de ses fils - Aghajan - puis dans la maison d'un proche, Hovhannès Séférian.

1914 marqua le début de la Première Guerre mondiale et la Turquie se rangea aux côtés de l'armée allemande. Sous ce prétexte, l'Etat turc commença à enrôler les hommes dans l'armée. Les jeunes étaient emmenés de force et les plus de 45 ans étaient transférés sans armes à Karaköprü, à deux heures d'Ourfa. Ceux qui paieraient 45 monnaies d'or ottomanes seraient libérés. Naturellement, très peu pouvaient s'offrir ce luxe. Hagop, Haroutioun et Bédros Der Bédrossian purent payer et demeurèrent dans la ville. A cette époque troublée, la famille passa un accord face au danger : s'ils étaient obligés de se séparer, celui qui aurait la possibilité de rentrer à la maison devrait laisser une trace écrite sur le mur de la petite chambre du deuxième étage.

Les gendarmes raflèrent aussi dix-huit notables pour s'assurer que la population soit privée de dirigeant. Parmi eux se trouvait Aghajan, frère de Bédros et Haroutioun, ainsi que le responsable communautaire Haroutioun Sarafian. Comme il fallait s'y attendre et sans tarder, ils furent tous brutalement assassinés. Peu à peu commencèrent à arriver les caravanes des Arméniens déportés d'autres villes : Adana, Yozgat, Kayseri, Sivas, Erzeroum, Moush, etc., composées de femmes, de vieillards et d'enfants, quasiment nus ou vêtus de haillons.

Tandis que l'horreur se déroulait à Ourfa, Haroutioun Der Bédrossian se trouvait dans le village de Görenler. Il devait rassembler 200 sacs de blé et les emmener à Alep pour les vendre, mais il ne put arriver, suite au mauvais fonctionnement du train. Ayant appris les atrocités qui se passaient à Ourfa, il n'y revint pas. Au village, il se rendit chez son voisin kurde, Hussein Pacha, en le priant de l'aider à se cacher ou à gagner Alep. Hussein lui proposa de vendre ces sacs de blé à crédit, en échange de le conduire personnellement à Alep. De fait, il honora sa promesse et conduisit Haroutioun à destination, le déguisant sous des vêtements kurdes et le faisant passer pour son domestique.

A Ourfa, Bédros rencontra la missionnaire danoise Karen Jeppe, qui faisait partie de la mission allemande de Johannes Lepsius et qui, depuis 1903, avait en charge les orphelinats allemands dans cette ville. Ils se connaissaient déjà, car Bédros avait collaboré avec les établissements dont elle avait la direction. Lors d'une attaque, Jeppe proposa de l'abriter chez elle. Bédros et un groupe d'Arméniens se cachèrent là durant une longue période. Lors de ces troubles, Jeppe aida aussi Rakel, nièce de Bédros (fils de Nechan), à s'enfuir à Alep et à retrouver son oncle Haroutioun. Ces retrouvailles furent une libération pour lui, car apprenant qu'au moins un de ses frères était vivant, il chercha des solutions pour venir à son secours. Grâce à ses contacts et, une fois de plus grâce à Karen Jeppe, Bédros put fuir en Syrie. Quelques-uns de ses neveux, qu'avait sauvés son associé au village de Golenje, se réfugièrent à leurs côtés. Eliza, fiancée d'Haroutioun, et son frère réussirent aussi à les rejoindre. Quelques jours plus tard, Noyemzar, fiancée de Bédros, arriva à Alep grâce à Jakob Künzler, directeur de l'orphelinat allemand.

En novembre 1918, Haroutioun avait 30 ans, Bédros 34 et tous deux se marièrent avec leurs fiancées respectives : Eliza Kiledjian et Noyemzar Imirzian.

Un nouveau départ

La guerre achevée, Ourfa tomba au pouvoir des Britanniques, les massacres prirent fin et, emplis de crainte, les Turcs traitèrent alors avec beaucoup d'égards les Arméniens. Bien que toutes les maisons aient été saccagées et la plupart réduites à l'état de décombres, de nombreux Arméniens regagnèrent leurs foyers. Des familles entières avaient été torturées et massacrées. De la grande famille des huit frères Der Bédrossian, il ne restait plus que Bédros et Haroutioun. Nechan, Aghajan, Krikor, Hagop et Vartouhie avaient été sauvagement assassinés, tandis que leur mère, Yeghsapet, périt dans la caravane tristement célèbre du désert de Deir-es-Zor (Gayané était décédée auparavant, de mort naturelle).

Les deux frères partirent à la recherche de leurs neveux plus jeunes, qu'ils savaient être vivants, et ils les retrouvèrent tous. D'autres neveux furent assassinés ou moururent aussi dans le désert. Haroutioun décida de rentrer à Alep, car il avait déjà fait affaire, tout en y ayant des parents. Bédros et son épouse décidèrent de rester à Ourfa et d'y reprendre leur commence. Ils aménagèrent leurs maisons et rouvrirent leurs entrepôts. Les deux frères commerçaient entre les deux villes et collaboraient entre eux. Mais la paix fut de courte durée et la situation empira. Il y eut de nouveaux massacres et de nombreux Arméniens furent assassinés. Dans ce contexte de pillages, de viols et d'atrocités, Bédros et Noyemsare prirent en février 1923 la fuite vers Alep. Aucun d'eux ne revint plus jamais à Ourfa.

A Alep, les frères Der Bédrossian menaient une existence communautaire très active. Haroutioun et Eliza participaient à la vie de l'église et il fut membre de l'Union Générale Arménienne de Bienfaisance. Bédros et Noyemsare fondèrent l'« Association des Dames d'Ourfa à Alep » et travaillaient en liaison avec d'autres organisations comme l'UGAB, le Secours Arménien, entre autres. Le couple eut cinq filles. Deux s'établirent au Liban et les trois autres à Philadelphie. En décembre 1972, elles décidèrent de se regrouper et elles déménagèrent aux Etats-Unis.

Haroutioun et Eliza eurent cinq enfants : Yervant, Anahit, Angel, Betty et Hrant.

Leur fille Anahit épousa en 1946 Avédis Chahinian, qui étudiait les beaux-arts. Il était photographe et possédait son atelier à Alep. En 1947 naquit leur premier fils, Hraïr, puis Catherine et Naïri. Haroutioun eut la chance de connaître ses petits-enfants et de profiter de la vie avec eux. Il décéda à 68 ans d'une crise cardiaque.

Avédis Chahinian avait deux sœurs : Vartanouche, qui vivait aux Etats-Unis, et Hatoun au Brésil. On était en 1963 et il voulut les revoir, peu importe le lieu où elles se trouveraient. Il décida donc de leur écrire une lettre à chacune, qu'il envoya le même jour. La réponse qu'il recevrait en premier déciderait du pays où elle poursuivrait sa vie. La première arriva de São Paulo. Hraïr, son fils aîné, avait alors seize ans et apprit le portugais à l'école. Puis, à l'âge de dix-neuf ans et en pleine période de dictature militaire, qui frappait alors l'Amérique du Sud, il entra à la Faculté d'Architecture de l'Université de Brasilia.                          

Anahit Der Bédrossian et Avédis Chahinian continuèrent leur vie au Brésil et, peu après, ouvrirent une librairie, maintenant toujours le contact avec les Arméniens qui avaient eux aussi réussi à fuir l'horreur. Avédis encourageait les activités communautaires et fit partie du comité fondateur de l'Union Générale Arménienne de Bienfaisance à São Paulo. Ses enfants participaient eux aussi à la vie de l'église et aux manifestations de la communauté locale. Animé par la volonté de défendre la culture arménienne, l'UGAB inaugura son école et Hraïr fit partie du comité fondateur.

En 1974 Hraïr fit la connaissance de Liliana Der Haroutiounian et ils se marièrent trois ans plus tard. Le couple eut deux enfants : Noraïr, qui naquit en 1979 et qui suit aussi la tradition familiale, puisqu'il est architecte et photographe. En 1982, naquit Gariné, qui est biologiste et qui réside à Paris.

Reconnaissants

Lorsqu'ils évoquent leur histoire familiale, les frères Chahinian éprouvent une même gratitude: "Au nom de la famille Der Bédrossian et en tant qu'arrière-petits-fils d'Haroutioun, nous pensons toujours avec beaucoup d'émotion au courage qu'il eut pour refaire sa vie ailleurs. Notre histoire s'ajoute à de nombreuses autres, en ce que sa réussite est due à quelqu'un qui a rendu possible sa survie. Dans notre cas, ce fut grâce à l'aide d'un homme nommé Hussein Pacha, quelqu'un de bien et d'honnête qui a fait que nous, toutes ces générations, nous avons pu exister! Un grand merci paraît peu de chose, mais cela vient du fond du cœur, cent ans après."

Un souvenir gravé, cent ans plus tard

La lignée des Der Bédrossian a perduré en Amérique du Sud, préservant ainsi l'héritage culturel et la mémoire. En 2012, Noraïr Chahinian, petit-fils d'Avédis et Anahit, et arrière-petit-fils d'Haroutioun et Eliza, reprit la route d'Ourfa, en quête de ses racines et d'une partie de son histoire familiale.

La grande maison de deux étages qui abritait jadis les sourires de huit enfants et deux parents heureux, est aujourd'hui un hôtel appelé Cevahir [Bijou]. Face à cette maison se trouve la mosquée Büyükyol Salahuddin, qui fut en réalité l'église Sourp Hovhannès [Saint-Jean], où Der Bédros, père des deux frères, était prêtre. Noraïr avait réussi à arriver jusqu'ici et ne parvenait pas à partir sans trouver ni voir de ses propres yeux ce qu'il cherchait. A la conciergerie de l'hôtel il demanda à occuper le logement "avec l'inscription en arménien." C'était son jour de chance : la chambre était disponible. En entrant dans le lieu, il y avait à sa gauche une fenêtre donnant sur la rue. Sur ce même mur était conservé un message : "En 1922, je suis venu chez Nechan Effendi. J'y suis resté 25 jours. Maintenant je pars pour Alep. Adieu, mes amis. Que ceux qui liront ce message de Bédros, se souviennent de moi. Signé : Der... ian."

Ces mots gravés sont parvenus à leur destinataire : cent ans plus tard, un membre de la famille les a recueillis.         

Pendant plus d'un siècle, la parole de Bédros est restée immortalisée sur ce mur et, avec elle, la mémoire d'une famille et celle d'une nation; l'histoire des Der Bédrossian et des Chahinian, qui n'a pu être vaincue ni par l'oubli, ni par le temps, ni par le déracinement. De fait, elles transmettent la mémoire de Bédros.

Poursuivant son voyage, Noraïr Chahinian réussit un autre exploit. Il escalada le mythique Mont Ararat, où il fit flotter les drapeaux du Brésil et de l'Arménie. Il parvint au sommet du plus grand symbole de chaque Arménien; il porta au sommet son nom, son identité. Il évoque ainsi cette expérience : "Dès que j'ai entendu parler de cette montagne, j'ai voulu la connaître." Quand on l'interroge sur ses impressions, en se trouvant sur cette cime enneigée, motif d'innombrables poésies et chansons, le jeune Brésilien a cette réflexion : "C'est incroyable : Il y a une énergie très forte qu'on ressent là-haut. La montagne te tire, t'attire. La première chose que j'ai faite ça été de regarder des quatre côtés et je peux dire que c'est une montagne féerique, qui suscite une sensation de magie."

Des héritages et des combinaisons de cultures

Gariné Chahinian a grandi et a fait ses études à São Paulo, sa ville natale. Elle a vécu et travaillé à Buenos Aires et aussi en Arménie. Elle réside actuellement à Paris et réfléchit sur son héritage: "Comme la majorité des Arméniens de la diaspora, ma famille s'est adaptée à un nouveau pays et l'a fait sien, sans oublier ses origines. São Paulo est une ville géniale pour grandir; cosmopolite et sans préjugés culturels, elle a permis à la communauté arménienne de trouver sa place et de s'exprimer."

Elle reconnaît que le fait d'avoir fréquenté l'Union Générale Arménienne de Bienfaisance a été essentiel pour elle, comme le fait d'avoir été élève dans une école locale : "Avoir la possibilité d'être élevée presque en famille pendant dix ans m'a permis de bien connaître la langue et l'histoire du peuple arménien. D'un autre côté, fréquenter un collège catholique brésilien a été aussi un très bon choix de mes parents, car le fait d'apprendre à s'intégrer et à connaître des cultures différentes a été essentiel pour mon développement intellectuel."

Quelques années plus tard, elle a vécu en Argentine et découvert une autre diaspora : celle de Buenos Aires, ce qui lui a permis de se faire de nouveaux amis arméniens, tout en lui donnant l'opportunité d'aller travailler en Arménie. Concernant cette expérience, Gariné précise : "J'ai compris alors ce que signifie avoir des origines, vouloir les conserver et les transmettre. L'essentiel est de connaître son histoire; comprendre le pourquoi de l'histoire de ses ancêtres. Personnellement, je garde en moi le meilleur de mon héritage arménien et le meilleur de mon héritage brésilien pour pouvoir les transmettre à mes enfants.

Rien n'est plus précieux dans un héritage que de savoir une langue et connaître en détail l'histoire de ses ancêtres."

Cette histoire a été authentifiée par l'équipe de chercheurs de 100 Lives.