« le Prix Aurora inscrit les droits de l’Homme à l’agenda »

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Homme de terrain et théoricien de la protection des populations et des activistes menacés, Enrique Eguren est le président de l’ONG Protection International (PI) une organisation internationale sans but lucratif qui fournit des stratégies et des outils de protection pour la gestion de la sécurité des défenseurs des droits humains. Enrique Eguren est l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages de références dont un manuel de protection destiné aux défenseurs des droits humains
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Homme de terrain et théoricien de la protection des populations et des activistes menacés, Enrique Eguren est le président de l’ONG Protection International (PI) une organisation internationale sans but lucratif qui fournit des stratégies et des outils de protection pour la gestion de la sécurité des défenseurs des droits humains. Enrique Eguren est l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages de références dont un manuel de protection destiné aux défenseurs des droits humains
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Tigrane Yegavian : Pouvez-vous nous retracer les débuts de votre parcours d’accompagnateur d’humanitaire ? Dans quelles conditions avez-vous commencé votre action ?

Enrique Eguren : J’ai commencé ce travail d’accompagnateur international au service des activistes et défenseurs des droits de l’Homme en partenariat avec plusieurs ONG au Salvador à la fin des années 1980 (entre 1987 et 1988), puis au Guatemala et en Colombie.

Au cours de ces premières missions, j’ai engagé ma réflexion sur la façon de protéger le périmètre d’intervention dans lequel agissent les défenseurs des droits de l’Homme. Ces derniers exercent leur profession dans des conditions extrêmement périlleuses, souvent au dépend de leur vie. C’est pourquoi j’ai essayé, à partir de mon travail, d’explorer d’autres voies pour améliorer la protection des défenseurs des droits de l’Homme, afin d’aller au-delà de l’aspect intuitif.

Grâce à une bourse de la Fondation Mac Arthur des États-Unis, obtenue avec mon collègue Liam Mahony, les recherches effectuées nous ont permis de mieux faire connaître note travail et surtout de pouvoir développer de nouveaux mécanismes sur la logique de l’accompagnement des travailleurs humanitaires. Le concept que nous avons élaboré est bien plus structuré car il centre l’accompagnement au cœur d’un réseau d’interconnexions et d’interrelations que ce soit au niveau national ou international (gouvernements, forces de sécurité, ambassades etc.). L’objectif étant de faire en sorte que la présence d’étrangers, aux côtés d’un activiste menacé, prenne une valeur à la fois symbolique et politique. Par notre analyse de risque, nous œuvrons ainsi au renforcement des capacités et de la sécurité des défenseurs individuels, des organisations, des réseaux et des communautés. Car, ces hommes et ces femmes présents sur le terrain, incarnent la préoccupation de la communauté internationale.

Nos recherches conduites notamment en Colombie dans le cadre du PPB ont porté leurs fruits., puisque ce programme a eu plusieurs Prix Internationaux et a même été candidaté au Prix Nobel.

TY : Votre manuel de protection pour les défenseurs des droits humains s’inscrit-t-il uniquement dans un cadre académique ?

EE : J’ai toujours considéré qu’il était important d’associer la recherche académique aux missions de terrain. Sinon comment combiner la théorie à la pratique ? L’évaluation du concept et son application ?

Quand nous essayons de voir comment cette dissuasion se mue en mission de protection, nous nous sommes rendu compte qu’il était nécessaire de bien expliquer à toutes les parties engagées, quelle est la logique de l’accompagnement international.  Cela nous a conduit à dialoguer simultanément avec différents acteurs (gouvernements, forces de sécurité) pour qu’ils comprennent bien les raisons de notre présence. Après cela, nous avons réalisé que la théorie des réseaux sociaux s’appliquait parfaitement à notre cas. De notre mode empirique, nous avons pu systématiser et développer une pratique pour pouvoir l’améliorer encore.

Partant du fait que l’espace ne vient pas de rien, qu’il est le fruit d’une construction à partir d’interactions sociales, nous œuvrons dans le cadre de l’accompagnement à construire des espaces pour garantir aux défenseurs des droits humains des garanties. Et ce pour qu’ils puissent agir de façon plus efficace, pour qu’ils aient une meilleure mobilité et un sentiment de maîtriser l’espace sur lequel ils agissent. 

Cela étant dit, l’accompagnement n’est pas la clé du succès de leur travail, mais un moyen d’y parvenir : il se contente de consolider le travail des défenseurs des droits de l’Homme.

Mais il est un autre sujet qui a retenu mon attention : le risque. Ce phénomène tel que nous l’entendons, pose en filigrane la question de la sécurité du défenseur. Nous avons, il y a de cela quinze ans, proposé une étude approfondie sur la théorie du risque proportionnel aux menaces, ainsi que son application aux concepts de protection des défenseurs des droits de l’Homme.

Nous avons été les premiers à rédiger des manuels sur cette question. Depuis, tous les manuels sur la protection des défenseurs dans le monde se basent sur notre travail. Le danger pour un défenseur peut constituer un risque, ce risque doit faire l’objet d’une étude approfondie.

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Descente de police dans le district fédéral de Brasilia, Brésil

TY : Vous êtes le président de l’ONG Protection International basée en Belgique. Pouvez-vous nous présenter cette organisation ?

EE : Protection International est une petite ONG qui œuvre essentiellement à la reconnaissance des défenseurs des droits humains en tant qu’acteurs d’un changement social positif. Depuis sa création en 1998, notre travail de recherche vise à l’élaboration et au développement de nouvelles tactiques et outils pour la protection des défenseurs des droits humains. Nous intercédons auprès des États pour qu’ils remplissent leurs obligations de protection vis-à-vis des défenseurs. Notre utilisons comme référence la Déclaration des Nations Unies sur les défenseurs des droits humains et d’autres instruments et mécanismes légaux internationaux, régionaux ou nationaux qui constituent des standards en la matière.

Nous agissons pour faire en sorte que les activistes sociaux et les défenseurs des droits de l’Homme puissent réaliser leur travail sans crainte. Il nous parait important de comprendre que le cœur du travail est réalisé par les défenseurs et non pas par nous. Les États, de leur côté, sont responsables de la protection des défenseurs. De sorte que des acteurs extérieurs, à savoir une ONG comme la nôtre, doit interagir avec les défenseurs pour pouvoir comprendre leur mode de fonctionnement et leurs fournir des outils adéquats pour leur permettre d’améliorer leur travail en sécurité.

TY : Pouvez-vous nous donner un exemple ?

EE : Quand un défenseur reçoit des menaces de mort comment peut-il analyser et aborder ce risque et quelles sont ses marges de manœuvre ?

Nous faisons parallèlement tout un travail de recherches pour mieux comprendre quelles sont les politiques publiques de protection des défenseurs des droits humains en vigueur. Ces dernières années, plusieurs gouvernements ont élaboré des mécanismes nationaux spécifiques pour protéger les défenseurs dans des pays où la protection des défenseurs des droits humains fait gravement défaut. Ces mécanismes (lois, politiques d’action, bureaux) ont été établis sous la pression et avec la collaboration d’organisations nationales et internationales de défense des droits de l’Homme, avec le soutien juridique essentiel de la Déclaration des Nations Unies sur les défenseurs des droits humains. Cette évolution nous a amenés chez Protection International à étudier ces initiatives nationales, au Brésil, en Colombie, au Guatemala, au Mexique et au Mali. 

En réalisant ces études, une question revient régulièrement : est-il nécessaire pour un État de créer des mécanismes (lois, politiques, bureaux) spécifiques pour la protection des défenseurs ou est-il préférable de faire en sorte que les institutions (le système juridique et les forces de sécurité) remplissent leurs obligations en garantissant la protection des défenseurs ?

Le travail de Protection International en tant qu’ONG internationale est d’aider les défenseurs des droits humains. Nous adoptons une approche critique des instruments d’État et des bureaux destinés à offrir une protection aux défenseurs des droits humains, sans perdre de vue la responsabilité partagée et le devoir de toutes ses institutions, à commencer par le gouvernement.  Nous tentons de faire en sorte que ces pays cités améliorent leurs politiques de protection des droits de l’Homme. Nous avons ainsi collaboré avec la Cour interaméricaine des droits de l’Homme comme expert audit à l’occasion de deux sentences. Notre expertise sur les spécificités des types de protection à mettre en place pour protéger les humanitaires sur leur différents terrains d’intervention a été reprise dans les conclusions de la Cour. Celle-ci a appelé les pays membres de l’Organisation des Etats Américains à générer des politiques de protection des activistes des droits de l’Homme.

Il est intéressant de noter qu’en seulement deux sentences, notre travail a eu un réel impact. C’est là une indéniable source de fierté.

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Manifestant au Venezuela, le mot liberté inscrit sur ses poignets

TY : Quels sont les principaux défis dont vous faites face aussi bien au niveau matériel que moral ?

EE : Au niveau matériel, nous devons composer avec un manque de ressources, pour que notre action puisse profiter au plus grand nombre de défenseurs.

Notre intention est de travailler en synergie, établir des passerelles pour faire en sorte que les défenseurs puissent partager leur expérience avec d’autres personnes qui sont dans la même situation qu’eux. Ce travail de réseau est motivé par un souci d’efficacité.

Au niveau moral, je fais face à un défi quasi quotidien. Parfois il m’arrive même de pleurer ; il y a pratiquement une semaine on a assassiné une défenseuse des droits de l’Homme au Honduras avec qui nous travaillions. Les sicaires qui la menaçaient l’on abattue dans son domicile. Personnellement j’avoue me sentir impuissant quand je me rends compte que ces structures de pouvoir locales et de crime organisé au service des puissants, agissent en toute impunité malgré les réactions internationales. Cela provoque chez nous une sorte de stimulation à poursuivre notre travail auprès des défenseurs des droits de l’Homme, d’occuper le terrain sur place à leurs côtés là où ils se trouvent et non pas à New York ou Bruxelles. Plus on reste à leurs côtés, plus l’impact de leur travail sera important et relayé. Toujours est-il que cette action génère un coût conséquent. 

TY : En 2015 le Prix Aurora, une nouvelle récompense humanitaire décernée à des acteurs de l’humanitaire qui prennent tous les jours des risques pour sauver des vies humaines, a vu le jour. Quel regard portez-vous sur cette initiative ?

EE : Je trouve cette initiative extrêmement intéressante pour plusieurs raisons. Ce Prix a tout d’abord le mérite de rendre crédible le travail des défenseurs des droits de l’Homme et le courage des activistes sociaux. Surtout que dans la plupart des cas, les défenseurs travaillent dans des conditions contraignantes et sont stigmatisés.

Le Prix Aurora bénéficie ainsi non pas uniquement aux récipiendaires mais aussi aux autres défenseurs qui jouissent par ricochet d’une reconnaissance internationale. Cela est très important à mon sens.

Autre raison de se réjouir de ce Prix, l’impact et l’attention globale qu’il canalisera auprès de l’opinion internationale, des gouvernements et des acteurs concernés.

Une bonne couverture médiatique du Prix Aurora aidera à ce que la thématique des droits de l’Homme soit inscrite dans l’agenda politique à différents niveaux.

D’autre part, en sensibilisant des personnalités de premier plan comme George Clooney ou Elie Wiesel, le Prix Aurora attire l’attention autour du génocide arménien. Il s’agit d’une cause fondamentale, d’un événement qui a eu lieu il y a cent ans mais dont la mémoire demeure vive aujourd’hui grâce notamment à cette initiative.

Enfin, il ne faut pas négliger l’aspect matériel et l’impact qu’aura la récompense pour l’organisation désignée.

 

Au nom des survivants du génocide des Arméniens, en témoignage de gratitude envers leurs sauveurs, le Prix Aurora for Awakening Humanity sera remis annuellement à une personne qui s’est distinguée par son dévouement exceptionnel dans la défense d’une cause humanitaire et de la protection de la vie humaine.  Le lauréat du Prix Aurora recevra une somme d’un million de dollars. Il aura en outre le privilège de poursuivre le cycle de récompenses en sélectionnant le nom d’une organisation qui l’a inspiré dans son engagement qui recevra à son tour la somme d’1 million de dollars. Le Prix Aurora sera décerné chaque année le 24 avril à Erevan en Arménie.

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Enrique Eguren, théoricien et praticien de la protection des défenseurs des droits humains
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Tigrane Yegavian
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